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One Health, c'est quoi ?

La crise du Covid-19 a confronté l’humanité et les instances de gouvernance à un nouvel enjeu, celui de la propagation mondiale d’un pathogène infectieux et hautement transmissible. Cette crise sanitaire a bousculé nos rapports au vivant mais également à la santé. Alors que ces questionnements refont surface en période de crise, les réflexions à l’interface des humains, animaux et environnement ne sont pas nouvelles pour des penseurs et scientifiques tels que Rudolf Virchow, Aldo Leopold, Rachel Carson ou encore Calvin Schwabe.


La communauté scientifique alerte depuis des années : les pratiques et mentalités de la mondialisation sont porteuses d’une augmentation de la fréquence des pandémies et d’atteinte à la santé dans sa pluralité. Pour cause, les pressions anthropiques exercées sur la biodiversité telles que la déforestation, l’urbanisation, l’agriculture intensive ou encore le trafic d’espèces sauvages ne cessent de favoriser l’apparition de ces risques. En effet, la destruction des écosystèmes multiplie les contacts entre espèces animales et êtres humains, augmentant ainsi le risque de transmission et d’émergence de nouvelles maladies : au moins 60% des maladies humaines infectieuses ont une origine animale[1].


A cet égard, la FAO souligne que l’augmentation des maladies infectieuses coïncide avec l’accélération de la destruction des forêts tropicales, réservoir d’une très riche biodiversité et de leur fragmentation ces dernières années. C’est d’ailleurs la déforestation et l’intensification agricole qui avaient conduit à l’apparition du virus Nipah en Malaisie. Les autres pandémies qui ont marqué ce siècle, telles que le AH5N1, le AH1N1, la grippe aviaire ou le virus Ebola l’ont montré, les modèles de transmission nécessitent une approche écologique et une connaissance approfondie de la bio-interface animal/humain. Alors que les évaluations de risques se concentrent sur la transmission de pathogènes de l'animal à l’humain, la santé animale est aussi largement affectée par les maladies transmises par l'homme, par exemple la progression de la tuberculose chez les gorilles et chimpanzés.


Par ailleurs, la biodiversité joue un rôle essentiel dans les systèmes environnementaux, à la fois pivot de l’équilibre écosystémique et régulateur des dynamiques climatiques. Pour cela, la dégradation environnementale et l’épuisement des ressources naturelles affectent directement l’ensemble du vivant, dont l’humanité fait partie intégrante. De fait, l'OMS estime que les impacts de la dégradation de l’environnement sur la santé sont responsables de 23% des décès et de 25% des pathologies chroniques dans le monde[2]. A titre d’exemple, l’eutrophisation, soit l’excès de nutriments au sein d’un écosystème, responsable de la prolifération des algues vertes sur les zones côtières bretonnes est entièrement corrélée à des origines anthropiques incluant l’utilisation massive d’engrais, l’élevage intensif, le rejet des eaux usées, la déforestation. Elle provoque une privation d’oxygène qui détruit la biodiversité et a déjà menacé la vie d’animaux et d’êtres humains. Ces phénomènes s’amplifient au fil de l’accélération des changements climatiques dont l’augmentation des niveaux de concentration de gaz à effet de serre, la fragmentation des habitats ou encore la perturbation des cycles biogéochimiques.


Hommes et animaux partagent le même environnement, dont l’état affecte leurs santés. Leurs multiples interactions au sein de ces trois systèmes sont à l’origine des enjeux de santé complexes auxquels nous sommes confrontés. Cette prise de conscience a permis de développer dans les années 2000 le paradigme One Health dans une vision de conservation biologique suite à l'épidémie SRAS. En 2004, la Wildlife Conservation Society a établi les “Principes de Manhattan”, 12 recommandations visant à établir une approche plus holistique de la prévention des maladies épidémiques et épizootiques et du maintien de l'intégrité des écosystèmes dans l'intérêt des humains, des animaux et de la biodiversité. En 2010, un accord tripartite entre l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) a été signé. L’objectif était de renforcer la prévention, la détection et l’élimination des risques de santé publique dans une vision multisectorielle. L’investigation va encore plus loin quand en 2008, le zoologue britannique Peter Daszak publie une étude Global trends in emerging infectious diseases dans laquelle elle recense 335 maladies infectieuses émergentes (MIE) entre 1940 et 2004 dont 60,3% seraient issues de zoonoses, soit d’un transfert donc de l’animal à l’homme.



L’histoire est marquée par une évolution des relations entre humains, animaux et environnement en matière de santé, façonnant ainsi les perceptions et recherches dans l’approche de la maladie, des épidémies et de leur gestion. Ces questionnements avaient pris un nouveau tournant au cours du XXème siècle, reflétant les débats autour de l’enjeu de santé publique. Face à l’évidence des interactions au sein de l’interface humains-animaux-environnement au fil des pandémies, le concept de santé est devenu progressivement plus inclusif. En parallèle, une démarche systémique a été portée, visant à croiser les disciplines, connaissances et expertises pour apporter des réponses multisectorielles aux risques alimentaires, aux risques issus de zoonoses et aux menaces pour la santé publique. Ainsi, One Health insiste sur la reconnaissance des santés animale et environnementale comme dépendantes des activités humaines et impactant la santé humaine. C’est la santé de tous. Pour promouvoir cette coopération transdisciplinaire, le Programme conjoint européen (EJP) “One Health” supervisé par l’Anses a été instauré et le One Planet Summit a permis l’initiative Prezode, un programme de recherche pour prévenir les risques d’émergences zoonotiques et de pandémies.


A cet instar, la préfecture de Mayotte, l’ARS Océan Indien et la Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt de Mayotte (DAAF) ont œuvré pour une gestion collaborative de la pandémie de Fièvre de la Vallée du Rift en 2018-2019. La FRV fait partie depuis 2015 de la liste des maladies prioritaires émergentes de l’OMS. Cette maladie virale zoonotique, survenue fin novembre 2018 à Mayotte, affecte principalement le bétail en provoquant des avortements et une mortalité chez les jeunes animaux. Les humains peuvent être infectés par contact avec les fluides d’animaux contaminés ou par piqûre de moustique, sous la forme d’un syndrome grippal. En mai 2019, 121 foyers animaux et 132 cas humains avaient été recensés[3]. Un travail coordonné mené par des équipes de chercheurs depuis 2008 avait permis la mise en place de dispositifs de surveillance sur l’île, l’un centré sur les animaux, développé conjointement avec les services vétérinaires de Mayotte et du Cirad, l’autre sur l’humain. Cette étude a permis d’approfondir les connaissances sur la transmission du virus en permettant une gestion plus systémique de la crise. En réponse, des arrêtés d’interdiction de commercialisation du lait non traité thermiquement, d'exportation d’animaux vivants, de viande et de lait crus, produits par les élevages ruminants mahorais sont en vigueur depuis février 2019. De plus, une série de recommandations pour les éleveurs, l’alimentation, la protection des piqûres de moustiques ont été largement partagées. Ce cas illustre l’importance de la mise en œuvre d’une approche One Health pour aborder de façon complète la santé publique, animale et environnementale aux échelles locales, nationales et mondiales.


En avril 2020, en pleine pandémie de Covid-19, des experts de la Plateforme Intergouvernementale sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques (IPBES) appelaient à placer la protection de la nature au cœur des gouvernances pour gérer la crise dans une perspective long-terme pour les humains et la nature selon une approche One Health[4]. Les scientifiques l’affirment, les prochaines pandémies risquent d’être plus fréquentes, de se propager plus rapidement et d’avoir des impacts économiques, environnementaux et humains bien plus dévastateurs si nous ne veillons pas aux impacts de nos mesures dans le temps.


Si ce concept One Health est reconnu depuis plusieurs années, sa mise en œuvre reste lacunaire. Les frontières disciplinaires persistent, la priorité environnementale n’est pas intégrée dans les agendas politiques, la destruction environnementale persiste. Il devient fondamental de consolider les bases d’une écologie de la santé, axée sur l’interdépendance entre les pratiques socio-culturelles, les santés humaine, animale et les écosystèmes et de les intégrer dans les processus de décisions politiques. Comme le témoignait Jean-François Guégan, directeur de recherche à l'INRAE et ancien membre du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) dans une interview à Le Monde : “on ne règlera pas le problème sans traiter la cause, c’est-à-dire les perturbations que notre monde globalisé exerce sur les environnements naturels et la diversité biologique.”[5]


Sources :

[1] J. Zinsstag, E. Schelling, D. Waltner-Toews, M. A. Whittaker, M. Tanner, coord. 2020. One Health, une seule sante Théorie et pratiquedes approches intégrées de la santé Quae. ISBN : 978-1-78064-341-0 [2] https://www.who.int/fr/ [3] Raphaëlle Métras, W. John Edmunds, Chouanibou Youssouffi, Laure Dommergues, Guillaume Fournié, Anton Camacho, Sebastian Funk, Eric Cardinale, Gilles Le Godais, Soihibou Combo, Laurent Filleul, Hassani Youssouf, and Marion Subiros. 2020. Estimation of Rift Valley fever virus spillover to humans during the Mayotte 2018–2019 epidemic. PNAS [4] Professors Josef Settele, Sandra Díaz and Eduardo Brondizi and Dr. Peter Daszak. 2020.COVID-19 Stimulus Measures Must Save Lives, Protect Livelihoods, and Safeguard Nature to Reduce the Risk of Future Pandemics. IPBES [5] Claire Legros. 2020. « Si nous ne changeons pas nos modes de vie, nous subirons des monstres autrement plus violents que ce coronavirus ». Le Monde

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